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Lettre ouverte à ceux qui écrivent « CrossFit » sur leur porte… sans en assumer la méthodologie

Dernière mise à jour : 5 janv.

Par Matthieu Vanderkelen, MSc, CF-L3

Il y a une confusion que je vois revenir, séminaire après séminaire, salle après salle, post Instagram après post Instagram. On s’approprie un nom, on s’approprie un style, on s’approprie une esthétique. Et ensuite, on retire tranquillement ce qui fait la colonne vertébrale de la méthode, au prétexte que « c’est mieux », « c’est plus moderne », « c’est plus intelligent », « c’est plus safe », « c’est plus adapté au public ».


Le résultat est presque toujours le même : on garde l’étiquette, on jette l’architecture. On garde le nom “CrossFit”, on retire ce qui en fait CrossFit. Et on finit par vendre autre chose. Parfois un bon produit. Souvent un produit confus. Mais dans tous les cas : un produit différent.


CrossFit n’est pas une collection de “bonnes idées” dans laquelle on viendrait piocher selon ses préférences du moment. Ce n’est pas un buffet. Ce n’est pas une playlist. C’est un système. Et un système, par définition, ne survit pas à la déstructuration.


Ce point est essentiel : la méthodologie n’a pas été construite pour flatter l’ego du coach, ni pour offrir une impression de sophistication. Elle a été construite pour une cible très précise : des gens “normaux”, avec une vie normale, qui ne disposent pas de quatre heures par jour pour s’entraîner, et qui ont besoin d’une méthode à la fois efficace (qui marche) et efficiente (qui marche avec peu de temps, et de façon durable). Dans le guide Level 1, le choix des rythmes de programmation est explicitement discuté au regard des contraintes de travail, de famille, d’école, et du cadre classique “semaine + week-end”. Autrement dit : c’est pensé pour la vraie vie, pas pour des rats dans un laboratoire. (1) (2)


Et c’est précisément parce que la cible est “le commun des mortels” que l’intégrité du système est non négociable. Une méthode robuste est une méthode qui tient debout quand le sommeil est imparfait, quand le stress est haut, quand l’emploi du temps est serré, quand la motivation est variable. Le CrossFit, dans son intention, vise à fabriquer des généralistes : des athlètes qui augmentent leur capacité à faire face à la plus grande variété de demandes possible, dans des durées et des modalités différentes. Ce n’est pas une philosophie de spécialiste. Ce n’est pas une religion du “toujours pareil”. C’est l’inverse : une stratégie d’adaptation large.


C’est là que commencent les dérives.


On croit souvent “améliorer” CrossFit en "ajoutant" une couche de structure… alors qu’on retire sa logique. On remplace la variance (centrale dans la méthodologie) par de la périodisation (spécialisante). On remplace une intention claire par une accumulation de blocs. On remplace un entraînement à haute intensité relative par un empilement de parties A/B/C/D, où l’essentiel se dilue et où l’on confond “fatigue” et “stimulus”. On retire les journées lourdes parce que “ça fait peur”. On retire les journées monostructurelles longues parce que “les gens vont s’ennuyer”. On retire les journées “gymnastics-only” parce que “on fera des tractions dans le metcon”. Et, presque inévitablement, on retire l’idée la plus mature de tout le système : l’entraînement doit rester au service d’un stimulus, pas au service de l’ego du programmateur.


Pourtant, la théorie soutenant la méthode n'est un secret pour personne : elle est écrite noir sur blanc, depuis longtemps, et accessible en ligne gratuitement.


Reprenons une pièce de l’architecture : le modèle de programmation (2). Il ne s’agit pas d’un caprice historique. Il s’agit d’une manière simple et robuste de garantir l’exposition aux modalités qui bâtissent un athlète complet : monostructurel (M), gymnastique (G), haltéro/force (W).


Et il y a un détail que beaucoup de “pseudo CrossFit” évitent soigneusement : les journées à un seul élément. Ces journées existent précisément pour travailler ce qu’on ne peut pas travailler proprement si on le noie systématiquement dans un “metcon”.


  • Une journée “M” est typiquement un effort long, lent, continu (du vrai monostructurel, pas un petit finisher).

  • Une journée “G” est une pratique de compétence, souvent trop technique pour être chronométrée correctement tant que la maîtrise n’est pas là.

  • Une journée “W” est un travail lourd, faible répétition, sur les bases.


Et si on lit bien, le texte insiste : ce n’est pas le jour des sprints, ni le jour des pull-ups,ou des clean and jerks à hautes répétitions. Le but est le développement de l’élément, pas la production de sueur.


Quand une salle supprime ces journées, elle ne “personnalise” pas. Elle ampute. Et elle le fait presque toujours en prétendant protéger les gens… alors qu’elle les prive des briques qui rendent le système cohérent : la "vraie" aérobie, la technique “pure”, et la force “brute”.


Même logique du côté de la gymnastique. On voit souvent des journées “haltéro-only” ou “running-only”, mais rarement des journées “gymnastics-only”, alors qu’elles devraient être aussi fréquentes, avec du repos volontaire et une intention de progression, pas une recherche d’effet métabolique. (3) Remplacer ça par “on mettra quelques tractions kippées au milieu d’un WOD” n’est pas une adaptation. C’est un contresens.


Deuxième pièce de l’architecture : la progression Mécanique → Constance → Intensité. Ce n’est pas un slogan. C’est une charte. Et elle est formulée comme l’équilibre optimal entre sécurité, efficacité et efficience : la mécanique d’abord, la constance ensuite, et seulement après, l’intensité. Ignorer cet ordre augmente le risque de blessure et peut freiner la progression à long terme. (1)


Or, qu’observe-t-on dans trop de salles qui se revendiquent CrossFit ? Une inversion systématique. On veut “mettre de l’intensité” avant d’avoir construit la compétence. On veut “faire transpirer” avant de savoir bouger. On veut “bouger fort” avant de "bouger bien“.


Et le pire, c’est que cette inversion se fait souvent avec un vernis moral : “nous, on est plus safe, on fait plus propre”. Alors qu’en réalité, on fait souvent l’inverse : on oublie sciemment l’intensité relative (celle qui respecte la capacité de l’athlète) et on la remplace par un volume confus, une fatigue lente, une mécanique dégradée, et une culture du “tenir bon”. Non, ce n’est pas de la prudence. C’est une autre forme de négligence : la négligence du stimulus.


C’est pour ça que la méthode insiste sur un principe d’adaptation simple et mature : préserver le stimulus. Le stimulus, ce n’est pas “finir le WOD” ni “souffrir ensemble”. C’est l’effet recherché d’une combinaison précise de mouvements, de durée et de charge (et on ajuste ces variables pour que les effets soient similaires d’un athlète à l’autre). (1)


Ce principe, à lui seul, disqualifie une quantité énorme de “CrossFit-like”. Parce qu’il oblige le coach à faire ce que beaucoup évitent : réfléchir. Définir l’intention, le stimulus du workout. Identifier le domaine temporel. Choisir une charge qui permet une intensité réelle sans casser la mécanique. Accepter que parfois, le bon choix c’est d’alléger, de simplifier, de réduire, de ralentir (pour ensuite, une fois la technique maîtrisée, accélérer ou charger) .


Troisième pièce, et probablement la plus oubliée parce qu’elle est moins sexy : la nutrition. Elle n’est pas “un extra”. Elle n’est pas un “service premium”. Elle est la base. La hiérarchie théorique du développement place l’alimentation au fondement : nutrition, puis conditionnement métabolique, puis gymnastique, puis haltérophilie, puis sport. Et le texte est sans ambiguïté : si vous avez une déficience à un niveau quelconque, les niveaux au-dessus en pâtissent.(1)


Beaucoup de salles qui “dénaturent” CrossFit le font de deux manières simultanées : elles s’éloignent de la méthodologie d’entraînement et elles évitent soigneusement d’attaquer la nutrition. Parce que c’est inconfortable. Parce que ça demande du suivi. Parce que ça oblige à se confronter à l’adhérence, au sommeil, à l’alcool, aux habitudes, aux émotions. Elles préfèrent acheter plus de matériel, ajouter plus de volume aux entraînements, plus de variété apparente, parce que ça, c'est sexy et c'est plus facile à vendre. Or, la pyramide rappelle une réalité brutale : si la fondation est bancale, tu peux empiler ce que tu veux au-dessus, tu construis sur des sables mouvants.


Quatrième pièce : la variance comme anti-routine. Le guide Level 1 ne dit pas “soyez créatifs pour le plaisir”. Il dit, en substance, que pour la condition physique visée, les paramètres doivent être modulés pour élargir le stimulus ; que le corps répond à un stresseur inhabituel ; et que la routine est l’ennemie de la progression et de l’adaptation large. Il recommande de ne pas devenir “esclave” d’un format (répétitions hautes/basses, repos longs/courts) mais d’introduire des variations. (1)


Et là, on touche le nœud du problème : la périodisation, lorsqu’elle devient le substitut de la variance, n’est pas un raffinage. C’est un changement d’objectif. C’est choisir de devenir bon à ce qu’on répète, au détriment d'une diminution de compétence dans les fonctions et schémas qu’on décide de pratiquer moins. Ce n’est pas immoral. C’est juste… autre chose. Et si tu fais autre chose, appelle-le autrement.


Enfin, il y a un sujet qui cristallise beaucoup de malentendus : “l’endurance”. On caricature souvent CrossFit comme “que du court et violent”, puis on corrige en rajoutant des blocs aérobie “parce qu’il faut une base”. Sauf que, lorsqu’on comprend réellement les adaptations, on cesse d’opposer bêtement “court intense” et “long facile”. L'article "The Paradox of Aerobic Fitness Prescription" de Pr. Lon Kilgore, PhD rappelle justement qu’un certain type d’endurance peut améliorer une filière tout en dégradant d’autres qualités si l’ensemble n’est pas géré intelligemment. Autrement dit : l’aérobie compte, mais elle ne doit pas être construite en trahissant la logique générale du programme. Elle doit être intégrée, dosée, et articulée avec le reste. (4)


Ce qui me choque n’est pas qu’un coach fasse des choix. C’est qu’il fasse des choix qui changent l’objet, puis qu’il conserve le nom. Écrire “CrossFit” sur la porte n’est pas un acte décoratif. C’est une revendication. C’est dire : “je m’inscris dans une méthode qui a une logique interne, qui a été testée, écrite, enseignée, et dont je suis le dépositaire honnête.”


Si tu retires les jours lourds.

Si tu retires les jours “monostructurel only”.

Si tu retires les vraies journées de travail de compétence.

Si tu remplaces le stimulus par de l’empilement A/B/C/D.

Si tu remplaces la progression par l’urgence et la survie.

Si tu traites la nutrition comme un accessoire.


Alors tu as parfaitement le droit de le faire. Mais tu n’as plus le droit intellectuel de prétendre que c’est “CrossFit, mais en mieux”. C’est autre chose. Et ce “autre chose” mérite un nom propre, parce qu’il mérite une responsabilité propre.


La bonne nouvelle, c’est que cette lettre n’est pas une condamnation. C’est une invitation à la réflexion et à l’humilité professionnelle.


Parce que, si tu es coach et que tu veux réellement être bon, tu n’as pas besoin d’inventer “ta version de CrossFit” pour prouver ta valeur. Ta valeur ne se prouve pas par la déconstruction du système. Elle se prouve par ta capacité à l’appliquer avec justesse : en définissant le stimulus, en adaptant sans trahir, en respectant la progression, en mettant la nutrition à sa place, en protégeant la mécanique avant d’exiger l’intensité, et en acceptant que la sophistication n’est pas dans le nombre de blocs… mais dans la précision de l’intention.


Tu veux être excellent ? Commence par cesser de vouloir être original.


Et si ce texte énerve, c’est peut-être bon signe : ça veut probablement dire qu’il touche exactement l’endroit où l’on s’est raconté des histoires.


Références :

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