top of page

Le jour où l’on a perdu le droit d’être débutant

Le problème du sport, ce n’est pas l’effort. C’est l’humiliation.


On attribue volontiers la sédentarité des adultes à un défaut de volonté, à un manque de discipline, à une paresse moderne installée quelque part entre les canapés, les plateformes et les livraisons. Le récit n’est pas entièrement faux. Il est surtout paresseux : il distribue les bons et les mauvais points, rassure ceux qui “font”, culpabilise ceux qui ne font pas, et évite la question gênante, celle qui oblige à déplacer le regard du caractère vers le contexte. Or, dès qu’on observe un peu, dès qu’on écoute vraiment, dès qu’on accepte de décrire les choses telles qu’elles se passent au lieu de les moraliser, on tombe sur un constat moins confortable pour nos explications toutes faites : l’effort n’est pas ce que les gens fuient.


Le premier contresens consiste à croire que l’obstacle principal serait la difficulté physique, comme si la fatigue était une découverte. Comme si un adulte moyen, en 2026, vivait dans une douceur permanente qu’il refuserait de troubler par quelques gouttes de sueur supplémentaires. Comme s’il n’encaissait pas déjà des journées qui demandent de la concentration quand le cerveau est vide, de la patience quand les nerfs sont saturés, de la disponibilité quand il n’y en a plus.


Ce serait fermer les yeux sur ce qu’est devenue la vie ordinaire : une succession d’exigences cognitives, d’ajustements émotionnels, de renoncements discrets, d’alertes, d’urgences, de tâches simultanées, et cette forme de résistance continue qu’on appelle “tenir”. Beaucoup d’adultes n’ont pas peur de l’effort : ils y sont déjà soumis, simplement à un effort qui ne se voit pas, qui ne se mesure pas en kilos ou en minutes, et qui n’offre ni reconnaissance ni récit. Ils l’ont encaissé hier, l’encaisseront encore demain, et c’est précisément pour cela que l’explication par la “flemme” sonne faux.


Alors pourquoi ce verrou si particulier dès qu’il s’agit d’activité physique ?


Parce que le sport, pour une grande part de la population, n’est pas seulement un engagement du corps : c’est une exposition de soi. Et c’est ici qu’on touche le vrai sujet, celui qu’on évite parce qu’il oblige à parler d’identité, de regard, de hiérarchie implicite : le sport échoue rarement parce qu’il est pénible. Il échoue parce qu’il est humiliant… ou, plus exactement, parce qu’il est vécu comme un risque d’humiliation.


Le second contresens, plus subtil, est de croire que le retour au sport échoue parce qu’il est physiquement difficile, alors qu’il échoue, la plupart du temps, parce que le coût social perçu est trop élevé.


On a tous une image de nous-mêmes, et on passe une bonne partie de notre vie à la protéger. Pas par vanité, mais par stabilité. Dans un environnement professionnel, familial, social, on sait où l’on est compétent, où l’on a la main, où l’on peut compenser. Quand quelque chose menace cette compétence, on l’évite, on le négocie, on se réorganise. Personne ne cherche spontanément la honte.


Or, s’entraîner, surtout lorsqu’on revient de loin, retire ces compensations. Cela vous place dans une situation rare à l’âge adulte : une situation où l’on est explicitement débutant.


Et “débutant”, dans la tête, n’est pas une étape. C’est un verdict.


Le verdict est visible dans la respiration qui s’emballe dès l’échauffement, dans les gestes maladroits, dans le rythme qui décroche, dans l’écart entre ce que l’on croyait être et ce que l’on est devenu. Le problème n’est pas d’éprouver ces limites. Le problème est de les éprouver sous le regard des autres. Pas même forcément le regard réel. Souvent, le regard imaginaire, celui qu’on pense que les autres ont sur nous et qu’on ne peut jamais contredire, puisqu’il n’a jamais été prononcé.


On peut objecter que “personne ne regarde”, que “tout le monde s’en fiche”. C’est souvent vrai. Mais l’expérience vécue, elle, obéit au risque perçu. Et le risque perçu est simple : être vu en difficulté, c’est être vu en baisse de niveau. Et une baisse de niveau, dans une société qui valorise la maîtrise, est vécue comme une baisse de valeur.


C’est ainsi que naissent des phrases qui ont l’apparence de la rationalité mais la fonction d’un bouclier.


"Je vais d’abord perdre du poids." (Traduction : je veux arriver avec un corps déjà acceptable, donc un statut déjà sauvable.)


"Je n’ai pas le temps en ce moment." (Je ne peux pas me permettre de sortir d’une journée déjà exigeante pour aller payer une deuxième fois le prix d’être nul.)

"Je préfère faire ça seul." (Je préfère souffrir sans témoin.)

"Je n’aime pas l’ambiance." (Je n'aime pas l'image que le groupe me renvoie de moi-même.)


Ces justifications ne sont pas des mensonges. Ce sont des stratégies de protection identitaire. Elles retardent l’instant où l’on sera confronté, publiquement ou symboliquement, à une vérité intime : je ne maîtrise plus mon corps comme avant, et je ne sais pas quoi faire de ce constat devant les autres.


À ce stade, la plupart des discours sur la motivation deviennent non seulement insuffisants, mais presque absurdes. Ils parlent de volonté alors qu’on parle de dignité. Ils prescrivent de la discipline en ignorant le coût social et psychologique d’une mise en échec visible. Et l’on s’étonne ensuite que les gens “ne tiennent pas”, alors qu’ils n’ont pas abandonné l’effort : ils ont abandonné une situation qui les exposait.


Le troisième contresens est encore plus éclairant, parce qu’il explique pourquoi certaines tendances explosent et pourquoi d’autres restent incomprises : on a progressivement transformé le sport en preuve.


Preuve de sérieux. Preuve de courage. Preuve de discipline. Preuve de mérite.


Et une preuve, par définition, se montre.


Voilà pourquoi certains formats séduisent si fort : ils offrent une trajectoire lisible, une validation, une photo, un récit prêt à être raconté. Ce n’est pas forcément cynique. C’est, à certains égards, une intelligence du temps présent : on s’engage plus facilement quand l’effort a une forme, une date, une mémoire. Mais ce glissement produit une conséquence que l’on préfère ne pas regarder : plus l’effort devient performatif, plus la reprise devient risquée pour ceux qui n’ont pas déjà les codes. Plus l’entraînement ressemble à un jugement, plus le débutant se vit comme un candidat au ridicule. Et plus il fuit. Non par faiblesse, mais par prudence. Non parce qu’il déteste transpirer, mais parce qu’il refuse de payer, en plus de la fatigue physique, le prix psychologique de la honte.


Si l’on veut comprendre pourquoi tant d’adultes ne bougent pas durablement, il faut donc cesser de croire que l’on a affaire à un problème de volonté, et reconnaître qu’il s’agit d’un problème de dignité. La nuance n’a rien de sentimental : elle est pratique.


Un bon cadre d’entraînement n’est pas celui qui produit la séance la plus “dure”. Des séances dures, n’importe qui peut en produire : il suffit de faire souffrir. Un bon cadre est celui où un coach ne traite pas les gens comme des candidats à trier, mais comme des trajectoires à construire. C’est celui qui rend l’exposition supportable, c’est-à-dire celui dans lequel quelqu’un peut réapprendre sans être diminué, progresser sans être jugé en permanence, se tromper sans être puni d’apprendre. Il ne s’agit pas de supprimer l’exigence : il s’agit de déplacer l’exigence vers ce qui compte réellement : la construction patiente d’une capacité, plutôt que la mise en scène d’une performance.


Car l’objectif n’est pas de produire des séances impressionnantes. L’objectif est de produire de la capacité physique et mentale transférable : celle qui sert quand la vie impose un effort sans prévenir (porter, courir, pousser, récupérer, recommencer) dans un escalier, sur un trottoir, avec un enfant dans les bras, après une nuit trop courte, pendant une journée trop pleine.


Nous avons fait du mouvement une affaire d’identité (un sport), puis nous avons continué à parler de "santé" comme si rien n'avait changé.


Le jour où l’activité physique cesse d’être un endroit où l’on se compare, elle redevient un endroit où l’on apprend.


Et tant qu’on confondra les deux, on continuera d’appeler “manque de motivation” ce qui n’est, en réalité, qu’un refus de perdre la face.

Commentaires


Matthieu

Vanderkelen

  • Facebook
  • Instagram
  • YouTube

© 2024 by Matthieu Vanderkelen.

contactez-nous

Mail: matthieuvdkl@icloud.com

Tel: +32 496 53 95 31

bottom of page