Les bonnes résolutions de Janvier, ou l’art de se déclarer la guerre
- Matthieu Vanderkelen
- 7 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 janv.
Le 2 janvier 2026, Jean-Christophe se lève avec cette sensation rare: celle d’avoir enfin repris le contrôle.
Il a décidé de faire les choses “sérieusement”. Pas comme l’an dernier. Pas comme les autres années. Cette fois, c’est propre. C’est cadré. C’est bien pensé.
À partir d’aujourd’hui: plus d’alcool. Plus de sucre. Plus de grignotage. Trois entraînements par semaine minimum. Coucher 22h30. Réveil 6h. Préparation des repas le dimanche. Dix mille pas par jour. Deux litres d’eau. Zéro écran le soir. Et, tant qu’à faire, il va aussi “se remettre à lire”, parce qu’il en a marre de scroller.
Il écrit la liste. Il la relit. Sur papier, c’est impeccable. Et c’est précisément pour ça que ça l’apaise: ajouter des règles lui donne l’impression d’ajouter de la solidité. Comme si l’exigence prouvait la sincérité.
Les trois premiers jours, ça tient. Il se sent mieux, plus léger, presque fier. Puis la vraie vie revient, comme elle revient toujours: une nuit mauvaise, un imprévu au boulot, une journée qui déborde, un enfant malade, une réunion qui s’étire, les bouchons sur le ring, le train supprimé, la course au supermarché à 19h15. Le frigo n’a pas ce qu’il fallait. Il rentre tard. Il n’a pas préparé. Il improvise.
Il craque “un peu”. Et ce n’est pas ce “un peu” qui détruit le plan. C’est ce qui suit: la conversation intérieure.
“Tu vois. Tu n’es pas capable. Comme d’habitude.”
Alors Jean-Christophe fait ce que font beaucoup de gens: il transforme un écart humain, ponctuel, normal en fait, en verdict moral. Et, quelques jours plus tard, il abandonne. Pas explicitement, mais en se disant qu'il reprendra “lundi prochain”. Puis plus tard. Puis au printemps. Puis l’année suivante.
On a fini par croire que “tout changer d’un coup” était une preuve de motivation. Comme si la radicalité était un signe de sérieux, et la progressivité une forme de tiédeur. Or, c’est souvent l’inverse. Les grands virages immédiats ont l’air admirables sur le papier, et ils s’écrasent sur le mur de la vraie vie, non pas parce que les gens ne “sont pas assez volontaires”, ou ne "sont pas assez exigeants envers eux-même", mais parce qu’ils demandent à un organisme déjà chargé de supporter une contrainte supplémentaire qu’il n’a peut-être pas la capacité d’absorber.
Le changement n’est pas anodin. Même quand il est désiré. Même quand il est “pour ton bien”. Il agit comme un stresseur, parce qu’il perturbe l’homéostasie, cet équilibre dynamique que le corps et le cerveau cherchent à maintenir pour rester fonctionnels. À ce titre, tout changement déclenche de la vigilance. Le système nerveux ne commence pas par se demander si ton plan est intelligent. Il commence par se demander s’il est gérable, compatible avec tes ressources du moment.
Et ces ressources ne sont pas infinies. Elles sont limitées, individuelles, et surtout souvent déjà sous contrainte. On appelle ça “la vie”. En physiologie du stress, on a un autre terme. On parle de charge allostatique: la somme de toutes les contraintes auxquelles tu dois t’adapter en permanence, qu’elles soient physiques, mentales, émotionnelles, relationnelles, financières ou organisationnelles. Cette charge n’est pas une excuse, c’est une variable. Et elle détermine la marge disponible pour ajouter du stress volontaire (sous forme d’entraînement, de nouvelles routines, ou de nouvelles règles alimentaires).
C’est ici que la distinction entre eustress et distress devient décisive. Le stress peut être un moteur. Il est parfois même nécessaire. Par contre, son effet bénéfique ou délétère bascule très vite selon un critère simple: la capacité de récupération. Quand la contrainte est perçue comme gérable, ponctuelle, qu’elle a du sens, qu’elle laisse de la place à la récupération, elle devient eustress, un stress constructeur. Quand elle déborde les ressources disponibles, qu’elle est vécue comme une menace, une perte de contrôle, une accumulation qui n’a pas d’issue, qu'elle devient chronique, elle devient distress, corrosif, et contre-productif.
C’est pour cela que “changer fort” n’est pas synonyme de “changer bien”. Dans la pratique, les grandes décisions du lundi matin échouent rarement parce que le plan est mauvais. Elles échouent parce que le plan est trop lourd, trop simultané, trop coûteux en attention. Et l’attention est une monnaie rare, surtout chez les adultes qui vivent déjà à flux tendu.
Le cas de Jean-Christophe illustre parfaitement ce mécanisme, mais rendons-le plus concret.
Jean-Christophe a 47 ans. Il vit en Belgique, a un.e conjoint.e, deux enfants encore jeunes, un travail à temps plein, et des trajets quotidiens vers la çapitale qui, certains jours, transforment une “heure” en deux. Il a environ 18 kilos à perdre. Il a un stress “normal” pour un adulte moderne (donc élevé), et il a ce trait très fréquent chez les profils consciencieux: il est dur avec lui-même. Il se critique, il rumine, il cherche à “bien faire”, et il transforme rapidement un écart en verdict personnel. Ce point est loin d’être anecdotique, parce que l’autocritique n’est pas un simple discours intérieur; elle est vécue par le cerveau comme une menace sociale, comme si quelqu’un te jugeait et te rabaissait. Autrement dit, au moment où la personne pense se “motiver”, elle ajoute du stress.
Imagine maintenant qu’on demande à Jean-Christophe, d’un seul coup, d’adhérer parfaitement à un régime strict, immédiatement. D’un coup, il doit acheter autrement (souvent plus cher), planifier autrement, cuisiner autrement, parfois cuisiner différemment du reste de la famille, négocier avec les enfants, gérer les repas d’école, les goûters, les invitations, l’apéro du vendredi, les restos “où tout est en sauce”, les frites les soirs où le temps manque “parce que c’est simple”, les sandwiches pris à la volée, et cette réalité logistique qu’on sous-estime toujours: quand on rentre tard, le “bon choix” n’est plus un choix, c’est une bataille.
Il doit aussi résister à tout ce qui n’est pas “dans le plan”, préparer à l’avance (temps qu’il n’a pas) ou payer un service (argent qu’il n’a pas), mesurer, contrôler, suivre, et consacrer une part beaucoup plus grande de son attention à la nourriture alors qu’il manque déjà de bande passante. Le tout sous la surveillance d’un critique intérieur prêt à lui reprocher la moindre faille. Ce n’est plus un plan. C’est une surcharge.
La trajectoire est connue: au début, une euphorie de reprise en main, puis l’usure, puis une rupture, puis la honte. Et la honte augmente encore la charge, ce qui rend le prochain essai plus fragile. La plupart des gens ne s’effondrent pas par manque de volonté; ils s’effondrent parce qu’ils ont confondu ambition et violence, et parce qu’ils interprètent l’effondrement comme une preuve qu’ils sont “incapables”.
L’histoire de Sophie montre la même loi sous un autre angle: même un coach en nutrition et habitudes de vie peut se retrouver écrasé par la charge allostatique.
Sophie se forme sérieusement. Elle a ses habitudes. Elle a son rythme. Et puis la vie empile les contraintes: un proche placé en maison de repos, les allers-retours hebdomadaires, le trafic, la fatigue émotionnelle, les tensions familiales qu’on voit souvent dans ces situations, et, en parallèle, des soucis de santé déjà existants. Elle rentre chez elle avec les meilleures intentions du monde, et elle s’endort. Pas par paresse. Par épuisement. À un moment, elle cesse de se battre contre ce fait-là, et elle fait quelque chose de paradoxalement “fort”: elle arrête de se juger.
Ensuite, elle reprend. Plus tard. Différemment. En simplifiant. En rendant les choix sains plus accessibles: légumes surgelés, salade en sachet, poulet rôti, yaourt, œufs durs, options simples plutôt que recettes ambitieuses. Elle s’appuie sur sa famille et son entourage. Elle trouve une forme de continuité. Rien de spectaculaire. Juste une stratégie qui respecte la réalité.
Son récit détruit un mythe: les meilleures intentions ne compensent pas une récupération déficitaire. Ce qui l’a aidée n’a rien d’héroïque. C’est au contraire très adulte: arrêter de se fouetter, simplifier, rendre les actions accessibles, s’appuyer sur du soutien, accepter de faire moins, mais de continuer.
C’est là que se situe la compétence invisible du changement durable: rester dans le jeu. Ne pas chercher la perfection; chercher la continuité.
Et c’est pour cela que le rôle d’un bon coach n’est pas de “motiver”. Le rôle d’un bon coach est de doser. De créer un cadre de soutien et d’apprentissage, de choisir avec le client ce qui est faisable maintenant, pas ce qui serait idéal dans une semaine parfaite, d’ajuster la difficulté des changements, de commencer par des essentiels simples avant d’ajouter de la complexité. Un bon coach comprend que plus il demande de challenge, plus il doit construire de support et de récupération, parce que le progrès ne dépend pas seulement du stress qu’on impose, mais de la récupération qu’on rend possible.
Et s’il faut désigner une variable qui gouverne toutes les autres, elle est rarement celle que les gens veulent entendre: le sommeil. Le sommeil conditionne la tolérance au stress, l’humeur, la prise de décision, la gestion de l’appétit, la réparation, et l’adhérence. Quand le sommeil se dégrade, tout coûte plus cher. Les bons choix deviennent des combats.
Voilà l’idée, sans détour: tout changer d’un coup n’est pas une méthode. C’est un fantasme. Et le fantasme a un coût, parce qu’il transforme l’eustress en distress, puis il transforme l’échec en identité.
Les petits changements ne sont pas “mignons”. Ils sont professionnels. Ils sont efficaces et efficients. Ils respectent la charge allostatique, ils respectent le système nerveux, ils construisent l’adhérence, ils protègent la progression, et ils réduisent la honte. Ils créent ce que la motivation, seule, ne crée jamais: l’identité d’une personne qui tient.
Si tu veux réellement changer, la question n’est pas “qu’est-ce que je pourrais transformer d’un coup”. La question est: quel changement est suffisamment petit pour survivre à la vraie vie. C’est rarement spectaculaire. Mais c’est presque toujours ça qui marche.



Commentaires