CrossFit ou Hyrox ? mauvaise question, mais vrai sujet
- Matthieu Vanderkelen
- 8 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 janv.
Hyrox est une course. CrossFit est une méthode.
On pourrait s’arrêter là, clore le débat, et passer à autre chose. Ce serait propre, logique, et presque élégant, digne du flegme d'un gentleman britannique. Mais ce serait aussi passer à côté d’une question plus intéressante que le duel lui-même : pourquoi, aujourd’hui, tant de gens éprouvent-ils le besoin de les opposer ?
Car si la comparaison revient avec autant d’insistance, ce n’est pas parce que l’un “remplace” l’autre. C’est parce qu’ils répondent à des désirs, à des besoins différents, et qu'en les confondant, on raconte (sans s'en rendre compte) quelque chose de très intime sur notre perception de l'activité physique, et deux histoires très distinctes du fitness moderne.
Le premier malentendu est simple : on compare un format à une méthodologie.
Hyrox a la franchise des choses bien dessinées. Un parcours prédéfini et stable, une suite d’épreuves connues, une logique qui se comprend en une phrase. Le format est d'une limpidité rare, facile à comprendre par tous, même les non initiés (si vous avez déjà essayé de faire comprendre à quelqu'un la règle du hors-jeu au football un soir de demi finale de coupe du monde, vous voyez de quoi je parle). On s’inscrit, on se prépare, on exécute, on franchit la ligne d'arrivée. Rien de mystérieux. Et cette absence de mystère n’est pas un défaut : c’est une qualité. Elle rassure. Elle permet de se projeter. Elle rend l’engagement possible (et même désirable) pour des gens qui n’ont ni le temps ni l’envie d’apprendre la maîtrise d'un geste technique avant d’avoir transpiré.
CrossFit, lui, n’est pas un évènement prédéfini. C’est une méthode, une manière d’organiser l’entraînement pour développer, de façon progressive, un ensemble de capacités physiques et mentales. La nuance a l’air académique. Elle ne l’est pas. Elle change tout. Parce que s'entraîner pour une course, par définition, vous rend meilleur dans les exigences de la course. Une méthode, elle, vise à élargir votre champ de compétence au-delà d’une situation donnée.
Dit autrement : Hyrox peut être un excellent objectif. Et CrossFit est (quand il est bien appliqué) un excellent système de préparation... y compris pour une course Hyrox.
Voilà pourquoi l’opposition “Hyrox versus CrossFit” est mal posée. Le recouvrement existe, bien sûr, mais il reste partiel. Et surtout, les finalités ne se superposent pas. Elles se complètent.
La seconde confusion, plus subtile, concerne ce que Hyrox vend réellement.
Hyrox ne vend pas une robustesse générale. Hyrox ne vend pas la capacité à faire face à l’imprévu, à l’effort inattendu, à l’objet trop lourd qu’on soulève de travers, au sprint non prévu, au geste maladroit sous fatigue. Ce serait lui prêter une ambition qu’il n’a pas besoin de revendiquer pour être respectable.
Hyrox vend autre chose, et il le vend très bien : la clarté.
On sait exactement ce qu’il faut préparer. On peut mesurer ses progrès sans se raconter d’histoires. On peut se comparer à soi-même, revenir, faire mieux. On peut aligner des semaines d’entraînement sur un horizon simple. Et, dans un monde où même choisir un abonnement à un fournisseur d'électricité ressemble parfois à un escape game, cette clarté n’est pas un détail.
Hyrox s’inscrit donc parfaitement dans un temps qui adore les trajectoires nettes. Et il ajoute une couche que certains feignent d’ignorer : Hyrox est un événement, au sens premier du terme. Une scénographie de l’effort. De la foule, du bruit, des couloirs, des visages captés sous le bon angle, des photographes, un récit prêt à être raconté. Une médaille, une photo "pour les réseaux", une preuve visible (et, si l’on est honnête, un cliché qui nous montre sous un jour plus héroïque qu’on ne se sentait après le 100ème Wall Ball Shot).
C’est “instagrammable”, oui, et ce n’est pas une injure. C’est une compréhension fine de la psychologie humaine : l’effort devient plus facile quand il a une forme, une date, une preuve, une mémoire. Hyrox flatte l’ego, évidemment. Mais il le fait sans cynisme apparent, et parfois même avec un bénéfice collatéral : il pousse des gens à s’entraîner pour quelque chose. Il transforme une intention vague en discipline concrète. Il donne une raison de faire ce que l’on remet toujours à demain. Rien que pour cela, il mérite mieux que le ricanement.
Ce qui mérite d’être questionné, en revanche, c’est l’erreur fréquente consistant à confondre “être capable de réussir un événement formaté” avec “être préparé au réel”.
La vraie vie n’est pas un protocole. Elle ne vous annonce ni l'ordre ni le genre des épreuves qu'elle va vous imposer. Elle ne vous garantit pas un sol plat, une prise idéale, une mécanique répétée. Elle vous impose des situations mal foutues : porter trop loin de soi parce ce satané canapé a une forme improbable et qu'il passera jamais (jamais !) dans l'escalier, tirer en torsion, courir sans échauffement parce qu’il faut y aller, stabiliser parce qu’on trébuche, pousser parce que ça coince, résister parce que ça dérape.
C’est précisément là que CrossFit, en tant que méthode, prend une autre dimension. Parce que sa promesse, quand elle est respectée, n’est pas de vous rendre “bon à un événement”. Elle est de vous rendre plus adaptable et plus résilient. Elle prend au sérieux l’idée que la condition physique doit être transférable, utile quand le scénario n’a pas été écrit.
Et il faut être clair sur un point, tant il est malmené par les commentaires rapides : cette méthode n’a pas à être “remise en cause” comme si elle était une lubie de passage. Elle a été testée, éprouvée, affinée. Le problème n’est pas l’efficacité de la méthodologie. Le problème, s’il y en a un, concerne la façon dont certains la présentent, et la manière dont le public la reçoit.
Car le débat Hyrox-CrossFit fonctionne aussi comme un révélateur : il met en lumière une différence de langage.
Hyrox est compréhensible immédiatement. CrossFit demande souvent une explication. Et l’on sait tous ce que devient une bonne idée quand elle nécessite quinze minutes de préambule, trois acronymes, et un “tu vas voir, c’est simple” qui arrive toujours trop tard. Une bonne méthode n’est pas celle qui impressionne. C’est celle qui guide. Et guider, ce n’est pas seulement programmer. C’est rendre le chemin intelligible à ceux qui n’en parlent pas encore la langue.
C’est là que se joue le vrai sujet de cet article : non pas “qui gagne”, mais ce que notre époque récompense.
Notre époque récompense la simplicité apparente, les formats lisibles, les preuves visibles, les récits courts. Elle récompense ce qui se photographie, se compare, se partage. Hyrox est une réponse brillante à ces règles-là.
CrossFit, lui, a quelque chose de plus difficile à vendre parce que c’est plus difficile à résumer : une construction patiente de capacités. Une progression d’habiletés. Une confrontation graduelle à l’intensité. Un gain de puissance, de contrôle, de résilience. Un apprentissage. Cela produit des gens plus solides, mais cela se raconte moins bien en une story. Ce n’est pas un défaut de la méthode, c’est un défi de narration.
Alors, faut-il choisir ? Non. Et surtout pas sous la forme d’une querelle.
Parce que le meilleur argument en faveur de CrossFit est aussi le plus simple, et paradoxalement le plus généreux : une méthode bien appliquée peut préparer tout un chacun à un Hyrox, tout en le préparant à mille autres choses. Elle peut intégrer un Hyrox comme un objectif parmi d’autres, un terrain de jeu, un rendez-vous, un prétexte collectif à se dépasser. Hyrox, de son côté, peut être un excellent événement, un excellent moteur d’engagement, sans prétendre être une école complète de robustesse. Ce n’est pas une concession : c’est une mise au point.
La maturité, dans ce débat, consiste à respecter les frontières.
Respecter Hyrox pour ce qu’il est : une course exigeante, fédératrice, intelligemment conçue, capable de donner envie et de structurer une préparation.
Respecter CrossFit pour ce qu’il est : une méthode d’entraînement qui vise plus large que la performance sur un format, et qui cherche (quand elle est bien appliquée) à développer une condition physique transférable, utile au-delà d’une ligne d’arrivée.
Cesser d’opposer l’incomparable, ce n’est pas “refuser le débat”. C’est le déplacer au bon endroit.
Le vrai sujet n’est pas de savoir s’il faut aimer l’un ou l’autre. Le vrai sujet est de savoir si l’on veut consommer des formats, ou construire des capacités. Un peu comme la différence entre acheter une belle tenue de sport et, plus modestement, aller réellement s’entraîner avec.
Hyrox sera le rendez-vous.
CrossFit (quand la méthode est bien comprise) sera l’éducation.
Et c’est précisément parce que Hyrox est un super événement qu’il mérite d’être replacé à sa juste place : non pas comme un adversaire, mais comme un révélateur. Non pas des faiblesses de la méthode, mais des attentes du public ... et de l’époque dans laquelle on s’entraîne.



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