Business du fitness·Enquête
Hyrox, CrossFit, Basic-Fit : à qui profite le prix de votre abonnement ?
·24 min de lecture

L'essentiel
Le 8 septembre 2026, Infront, filiale du groupe chinois Wanda, a vendu sa majorité dans Hyrox à un consortium mené par L Catterton, le fonds de la galaxie LVMH, sur une valorisation d'environ 600 millions d'euros selon Bloomberg, une vingtaine de fois son bénéfice d'exploitation estimé, pour 1,4 million de dossards non remboursables.
CrossFit, propriété du fonds bostonien Berkshire Partners depuis 2020, n'a pas trouvé preneur en 2025 et a retiré la pancarte en avril 2026 en nommant Bruce Edwards.
Basic-Fit, la chaîne de René Moos cotée à Amsterdam, encaisse 25,64 € par membre et par mois avec trois salariés par club et n'a jamais publié un chiffre de fréquentation.
Dans les trois cas, le prix que vous payez est fixé par le calendrier du propriétaire, pas par ce que vous faites dans la salle. Un seul de ces trois modèles a besoin que vous veniez, et ce n'est pas le moins cher.
Une date, pas une séance
Le prix de votre abonnement ne mesure pas ce que vous faites à l'entraînement. C'est une mesure de la date à laquelle son propriétaire compte revendre la marque.
Je sais, c'est une phrase désagréable à lire un dimanche soir, entre le sac de sport qu'on prépare et la bonne résolution qu'on renouvelle. Néanmoins, je la maintiens. Et pour une fois, je n'ai pas besoin de vous convaincre : l'actualité s'en est chargée, trois fois en douze mois.
Commençons par le plus récent. Le 8 septembre, un communiqué de quelques lignes, rédigé dans cet anglais lisse qui sert à annoncer les mariages d'entreprises, apprend au monde que Hyrox a changé de mains. Hyrox, si vous l'avez raté, c'est cette course en salle inventée à Hambourg en 2017 par Christian Toetzke, organisateur d'événements d'endurance, et Moritz Fürste, double champion olympique de hockey sur gazon : huit kilomètres de course entrecoupés de huit stations, le même parcours à Gand, à Lyon ou à Hong Kong, des milliers de dossards, une médaille, et une photo où l'on a l'air plus héroïque qu'on ne se sentait au centième wall ball. La première édition avait réuni 650 participants. La dernière de cette saison, 1,4 million.
Le vendeur s'appelle Infront, l'agence suisse de marketing sportif qui commercialise les droits de la FIFA et de la Coupe du monde de ski, rachetée en 2015 par Dalian Wanda, le conglomérat chinois de Wang Jianlin. L'acheteur est un consortium mené par L Catterton, le fonds d'investissement né du rapprochement de LVMH et de la famille Arnault (oui, celle des sacs à main), flanqué de WndrCo, la société d'investissement de Jeffrey Katzenberg, l'homme de DreamWorks, et des deux fondateurs de Hyrox Toetzke et Fürste. Sky News avait éventé les discussions en juin, Bloomberg a lâché le chiffre en septembre : environ 600 millions d'euros. Le communiqué, lui, dit « financial terms were not disclosed », ce qui est la manière élégante de confirmer sans confirmer.
Pour mesurer l'ampleur de l'affaire, il faut remonter à décembre 2019. Infront prend alors 20 % d'une petite société hambourgeoise, Upsolut Sports, qui remplit des halls avec des rameurs et des sleds. Le rapport annuel que Wanda dépose cette année-là auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, valorise l'ensemble de ses participations de ce type à 1,5 million d'euros. La mise initiale au sein de Hyrox se compte donc en centaines de milliers d'euros. En octobre 2022, Infront monte à un peu plus de 50 % de participation. Sept ans après son entrée, son directeur général Philippe Blatter parle de « strong returns ». C'est un euphémisme d'une élégance rare.
Cinq mois plus tôt, le 28 avril, CrossFit publiait le communiqué inverse. Pour les non-initiés : CrossFit n'est pas une chaîne de salles, c'est une méthode d'entraînement codifiée au début des années 2000 par Greg Glassman, ancien gymnaste californien, et une marque que des salles indépendantes, les « boxes », paient quelques milliers de dollars par an pour avoir le droit d'écrire le nom sur leur porte. La marque appartient depuis juillet 2020 à Berkshire Partners, un fonds de Boston, entré aux côtés d'Eric Roza, entrepreneur de la tech et propriétaire d'une box à Boulder, dans le Colorado. En mars 2025, le fonds a mandaté la banque d'affaires Moelis & Company pour vendre. S'ensuivent treize mois de rumeurs, un épisode où Mark Mastrov, le fondateur de 24 Hour Fitness, et un investisseur nommé Wade Diebner revendiquent une exclusivité. Viennent ensuite le départ du directeur général Don Faul en mars 2026, et enfin la nomination de Bruce Edwards, ancien directeur des opérations de CrossFit passé entre-temps par la franchise Planet Fitness, avec une phrase glissée en fin de communiqué : « CrossFit is no longer seeking new ownership ». Traduction du langage corporate : personne n'a mis le prix.
Entre les deux, le 28 juillet, Basic-Fit publiait un semestre record. Basic-Fit, ce sont les clubs orange que vous croisez à chaque sortie d'autoroute. On en compte 241 en Belgique, fondés par René Moos, un Néerlandais qui fut joueur de tennis professionnel dans les années 1980 avant de découvrir qu'il gagnerait mieux sa vie en louant des courts qu'en y jouant. Le semestre en question : 6,1 millions de membres, une marge de 26 %, et trois chaînes allemandes avalées en dix mois.
Et le 13 février, le gouvernement De Wever retirait la hausse de TVA sur les abonnements sportifs, de 6 à 12 %, que le ministre des Finances Jan Jambon avait fait adopter en décembre, après que le Conseil d'État lui eut rappelé qu'on ne bricole pas un arrêté royal comme un entraînement en free access.
Trois enseignes, trois nouvelles. Elles racontent la même histoire. Encore faut-il savoir la lire.
Ce qu'un fonds achète
Pour la lire, il faut comprendre ce qu'est un fonds de capital-investissement, « private equity » dans la langue du secteur, et c'est plus simple qu'il n'y paraît.
Imaginez un club d'investisseurs, fonds de pension, assureurs, familles fortunées, qui confient leur argent à une équipe de gérants pour dix ans, pas un de plus. L'équipe achète des entreprises, en payant une petite partie avec cet argent et une grande partie, 60 à 90 % du prix selon les travaux de référence de Steven Kaplan et Per Strömberg, avec de la dette que l'entreprise achetée remboursera elle-même sur ses propres bénéfices (c'est un peu comme si vous achetiez une maison en faisant signer l'emprunt par la maison, oui oui). Puis, cinq à sept ans plus tard, l'équipe revend, rend l'argent au club avec la plus-value, et garde 20 % du gain. La Harvard Business Review a résumé la doctrine en trois mots dès 2007 : « buy to sell ». Un fonds n'achète jamais pour garder. Il achète pour revendre, et la date de revente est fixée avant même la signature.
Quand la date arrive et que personne ne paie le prix espéré, le fonds a une dernière ressource, qui en dit long : se revendre à lui-même ou à un autre fonds. C'est ce que TDR Capital a fait en novembre 2025 avec David Lloyd, la chaîne de clubs haut de gamme qui vient d'ailleurs de racheter les Aspria de Bruxelles : après des tentatives de vente infructueuses, ses 134 clubs sont passés d'un fonds TDR à un autre fonds TDR, financé par TCI, Coller Capital, Apollo et CVC, pour environ 2,3 milliards d'euros. Les membres n'ont rien vu. Sauf sur la facture.
Cette horloge s'est durcie. Le cabinet Bain, qui fait le compte de ces achats-ventes chaque année, situe désormais la durée de détention moyenne autour de sept ans, contre cinq à six avant 2022, recense 32 000 entreprises invendues dans les portefeuilles des fonds, et résume le contexte financier actuel par une formule qui ferait un bon titre de séminaire : « 12 is the new 5 ». La dette bon marché a disparu : pour servir le même rendement à son club d'investisseurs, un fonds doit désormais faire croître le bénéfice d'exploitation de l'entreprise de 10 à 12 % par an, contre 5 % auparavant. Devinez qui paie la différence.
Reste à comprendre comment on fixe le prix d'une entreprise. Bien souvent, on le mesure en « multiple » : combien d'années de bénéfice d'exploitation l'acheteur accepte de payer d'avance. Hyrox aurait été valorisé vingt fois un bénéfice 2025 estimé à trente millions d'euros, par des chiffres qui ont fuité dans la presse spécialisée et que personne n'a confirmés. Basic-Fit vaut en Bourse, dette comprise, environ sept fois le bénéfice qu'elle attend pour 2026. Et Basic-Fit vient d'acheter wellyou (une chaîne de 41 clubs du nord de l'Allemagne) 5,3 fois le bénéfice de ses salles, après Clever Fit en novembre dernier et avant cela Speedfit en septembre. Un euro de profit valait donc cinq euros dans une salle wellyou du nord de l'Allemagne avant son rachat, en vaut sept dans le leader européen orange, et vingt dans une marque d'événement au traîneau. L'argent va là où le multiple peut encore monter, et il en repart cinq à sept ans plus tard, en laissant les murs, les membres et la facture.
Voilà le mécanisme. Voilà par quoi sont régies les salles dans lesquelles vous vous entraînez. Tout le reste, le prix affiché, le nombre de coachs, le rythme des ouvertures, en découle.
Une absence, une présence, une échéance
L'économie d'une salle ne se lit pas dans son total mais dans son unité : que coûte, et que rapporte, un client de plus ? Posez cette question aux responsables des trois enseignes et vous obtiendrez trois réponses qui n'ont rien à voir.
Commençons par le club orange. Chez Basic-Fit, un membre de plus ne coûte presque rien : le club est déjà là, les machines aussi, et le personnel se compte sur les doigts d'une main. Trois équivalents temps plein par club, soit une personne par tranche horaire quand tout va bien, pour 2 999 membres en moyenne à la mi-2026, objectif 3 200. Le rapport annuel est d'une franchise admirable sur tout ce qui concerne l'argent :
- seuil de rentabilité d'un club : environ 1 400 membres
- bénéfice d'un club à maturité : 369 000 €
- coût d'un club neuf : 1,47 million
- rendement exigé sur chaque ouverture : 30 %.
Il est d'un silence tout aussi admirable sur la fréquentation. Pas une ligne sur le taux de fréquentation, les visites par membre, la part d'inactifs, nulle part, ni dans le rapport annuel, ni dans le rapport semestriel, ni dans les cent pages de la journée investisseurs d'avril. En France, la chaîne vient d'ailleurs d'obtenir des autorités le droit d'exploiter 200 clubs sans aucun personnel, moyennant un plafond de 19 personnes présentes en même temps, pour 10 millions d'euros d'économies par an. Dix-neuf membres présents. Pour un club qui en compte trois mille.
Faites le calcul avec les chiffres de l'entreprise, il tient sur un ticket de caisse : 2 999 membres qui viendraient trois fois par semaine (ce qu'un coach appellerait « utiliser son abonnement ») représenteraient 1 300 visites par jour. Or, le lieu est dimensionné pour un membre qui vient une fois par semaine. À trois, il recevrait trois fois le trafic prévu, et la file pour le rameur ressemblerait à celle du contrôle de sécurité à Zaventem un vendredi de juillet. La seule étude sérieuse sur le sujet, signée Stefano DellaVigna et Ulrike Malmendier, deux économistes de Berkeley, et publiée dans l'American Economic Review en 2006 sous un titre qui dit tout, « Paying Not to Go to the Gym », avait suivi 7 752 membres de trois clubs américains : 4,3 visites par mois pour un abonnement qui revenait à plus de 17 dollars la visite alors que le carnet de 10 séances en coûtait 100. Les membres prévoyaient 9,5 visites et en faisaient 4. Aux États-Unis, Planet Fitness, le géant du dix dollars par mois, loge environ 7 000 membres par salle pour une capacité de 200 à 350 personnes. Bruce Edwards, le nouveau CEO de CrossFit, a passé les dernières années à en ouvrir, de 38 à 73 clubs pour le compte d'un franchisé. Daniel Chaffey, ancien directeur international de CrossFit, raconte sur le podcast The Shaker Show que le Basic-Fit voisin de sa salle compte 6 000 adhérents dont 900 viennent chaque semaine. C'est un témoignage, pas une statistique. Mais il dit la même chose que le plafond de dix-neuf personnes présentes simultanément. Le low-cost est payé pour votre absence, et il l'est treize fois par an, puisque « 24,99 € par mois » se facture, si vous lisez les petites lignes, par périodes de quatre semaines.
Dans une box, un membre de plus coûte quelque chose de très concret : du temps de coaching. Un cours, c'est un être humain payé à l'heure qui corrige vos mouvements, et qui a payé 1 250 € son séminaire CrossFit Level 1 pour avoir le droit de le faire. Le personnel pèse un tiers du chiffre d'affaires, les charges fixes presque la moitié, et le bénéfice net médian d'un propriétaire américain de salle à coaching plafonne à 4 000 dollars par mois, selon les relevés de Chris Cooper, dont la société Two-Brain Business accompagne des centaines de ces salles. La fameuse cotisation CrossFit, passée de 3 000 à 4 500 dollars en 2024 au milieu d'un vacarme mondial, pèse deux pour cent de ce chiffre d'affaires. Ce n'est pas elle qui décide du prix de votre abonnement, c'est l'heure de coaching. Disons-le franchement : à court terme, un membre absent rapporte autant à la box qu'un membre présent, et lui coûte moins, puisque le coach est payé de toute façon et qu'on peut toujours fermer un créneau. La différence est ailleurs. La box n'a pas le volume pour vivre de votre absence : elle compte en moyenne 150 membres, pas 3 000, et un adhérent à 100 € qui ne vient plus résilie dans les deux mois, l'étude de Berkeley l'a chronométré, en emportant près de 1 % du chiffre d'affaires qu'il faudra remplacer à coups de cours d'essai et d'heures de coach. Elle n'a pas non plus le produit marketing pour cacher l'hémorragie sous le tapis quand les athlètes s'en vont : le premier vendeur de la box est le membre qui, au dîner, ne parle que de ça, et son premier signal d'alarme que la box va moins bien, c'est un cours à trois personnes lorsqu'il avait l'habitude d'y retrouver dix autres copains. Le low-cost prospère sur votre absence ; la box la subit. Ce n'est pas le même métier, et ce n'est pas le même intérêt : l'un a besoin que vous restiez chez vous, l'autre a besoin que vous poussiez la porte.
Hyrox, enfin, vend une date. Un dossard coûte 100 à 120 € en Belgique, où la licence est exploitée par une société néerlandaise, Sportsfitality, non remboursable, encaissé des mois avant la course, à un moment où vous êtes encore persuadé que vous aurez le temps de vous entraîner. Le coût d'une vague de plus dans un hall déjà loué est faible. 1,4 million de dossards ont été vendus la saison dernière, Puma habille tout le monde jusqu'en 2030, Red Bull et Amazfit paient pour être vus. Et la marque a réussi un tour de force que le fitness n'avait jamais vu : se faire payer des deux côtés du comptoir. CrossFit aussi fait payer ses salles, 4 500 dollars par an, plus cher que Hyrox ; ce n'est pas là que se joue la différence. Chez CrossFit, la box paie pour un nom et une méthode, puis garde le client : vous ne versez jamais un euro à CrossFit, hormis vingt dollars pour l'Open, vous payez votre box. Chez Hyrox, les salles dans lesquelles vous payez votre abonnement paient également la marque, une grosse centaine d'euros par mois, pour porter le label « Hyrox Training Club » et préparer leurs membres à sa course, et elles seraient quinze mille, de la box du coin aux chaînes Everlast au Royaume-Uni, Fitness Park en France ou F45 dans le monde entier ; mais vous, vous payez Hyrox directement, cent euros le dossard. Neuf dixièmes du chiffre d'affaires de Hyrox viennent des dossards, des sponsors et du merchandising, un dixième des salles, selon les chiffres donnés par les fondateurs au magazine allemand brand eins : la licence n'est pas une source de revenus, c'est un abonnement à un canal de distribution, dont le principal avantage concret est l'accès aux dossards en prévente. La box CrossFit est le produit ; la salle Hyrox est le rayon. Et quand un fonds achète, il achète ce qui porte votre nom : 1,4 million d'inscrits, leurs adresses, leurs chronos, leur prochaine date.
Une absence, une présence, une échéance. Voilà ce que vous achetez. Et voilà pourquoi « lequel est le moins cher » est la mauvaise question.
Le jour où le fonds a voulu une franchise
CrossFit est le cas d'école, parce qu'on peut y voir, presque au ralenti, le calendrier d'un fonds descendre jusqu'à la caisse d'une box brabançonne.
Reprenons en juillet 2020. Le monde est confiné, Greg Glassman vient de faire exploser sa propre marque avec un tweet de trois mots, « It's FLOYD-19 », plus de 500 salles ont déchiré leur affiliation en un mois, et Reebok, partenaire depuis dix ans, annonce qu'il ne renouvellera pas (une décision que Daniel Chaffey date en fait de 2016, bien avant le tweet, et qui serait du chef de CrossFit, et non de Reebok). Mais en business, tout est bon pour laver son nom. Eric Roza, patron de tech et propriétaire de CrossFit Sanitas à Boulder, signe pour reprendre l'entreprise, et Berkshire Partners arrive derrière lui avec l'essentiel de l'argent, un montant jamais publié que la presse spécialisée situe autour de 200 millions de dollars. Chaffey, alors directeur pays pour la France, puis directeur international jusqu'en 2025, raconte la suite sur The Shaker Show, et son récit vaut le détour. Première surprise des nouveaux propriétaires : sur les 15 000 salles qu'ils pensaient acheter, 3 000 n'existaient que sur le papier. L'équipe qui gérait les affiliés, dirigée par Kathy Glassman, la sœur du fondateur, tenait davantage, dit-il avec tendresse, « du club de tricot que de la gestion ». La chute vers 10 000 salles, dont on a tant parlé, est donc pour un tiers un nettoyage de fichier. Deuxième surprise, plus profonde : le compte de résultat. Pour Glassman, qui avait dormi sur les canapés de ses clients et mangé du thon en boîte assez longtemps pour s'en souvenir, gagner deux ou trois millions par an, « c'était exceptionnel ». Mais « pour un VC qui a envie de faire un x3, x4 », c'est un désastre. Même entreprise, mêmes chiffres, deux horizons. Le fondateur voulait durer. Le fonds voulait sortir.
Puis vient 2023. Don Faul, arrivé de la tech pour diriger la marque, écrit aux salles que les coûts ont augmenté de 74 % et que la cotisation, inchangée depuis 2011 (quand on y pense, même votre propriétaire n'aurait pas attendu douze ans pour indexer votre loyer), passera de 3 000 à 4 500 dollars. Selon Chaffey, le projet présenté en interne n'était pas celui-là. C'était plutôt 10 000 dollars par an plus 2 % du chiffre d'affaires, autrement dit une franchise (ce que CrossFit n'avait jamais été) portée par un cadre « qui voulait juste plaire aux actionnaires ». Six mois de bataille interne, du lobbying jusque chez Bill Henniger, le fondateur de Rogue Fitness, l'équipementier historique des Games ; « de passer de 10 000 à 4 500, c'était une victoire ». Les salles n'ont jamais entendu parler du plan initial. Elles n'ont reçu que le compromis, et elles l'ont vécu comme une agression. Un an plus tard, la carte officielle des salles affiliées CrossFit avait perdu 1 467 épingles, et un groupe norvégien, CrossFit Oslo, en avait désaffilié dix sur seize pour économiser 50 000 dollars.
L'été 2024 aurait pu clore le chapitre. Chaffey affirme qu'un groupe d'acheteurs, dont il faisait partie, devait signer une lettre d'intention avec Berkshire le samedi des CrossFit Games de Fort Worth. Le jeudi matin, Lazar Đukić, athlète serbe de 28 ans, se noie pendant la première épreuve. Berkshire dit « pause ». Le processus repart en février 2025 avec une data room, Moelis à la manœuvre. Plus de soixante sociétés y signent un accord de confidentialité, six font une offre, aucune n'atteint le prix attendu. Puis, en novembre 2025, Mark Mastrov et Wade Diebner revendiquent une exclusivité de quatre-vingt-dix jours. Leur plan, révélé par The Barbell Spin, prévoyait à nouveau une cotisation à 10 000 dollars, une rétrocession d'un pourcentage du chiffre d'affaires, et de transformer les coaches en vendeurs de compléments alimentaires. Le chiffre revient parce que le calendrier revient : un propriétaire qui doit sortir et vendre a besoin d'une franchise, pas d'une affiliation.
Pour rester objectif, il faut se rappeler qui je cite ici. Chaffey a fait partie d'un groupe acheteur en discussion avec Berkshire dès janvier 2024, et Greg Glassman l'a désigné publiquement en mai 2025, dans BoxLife Magazine, comme l'homme qui devrait diriger CrossFit : « His north star is affiliates ». Son témoignage est celui d'un acteur engagé, et il le sait. Il n'en est pas moins un des seuls récits de l'intérieur dont on dispose, et il concorde point par point avec ce que les chiffres publics montrent de l'extérieur.
Le précédent F45
Si vous doutez que le calendrier finisse toujours par atteindre le pratiquant, regardez F45. La franchise australienne de studios à workouts de quarante-cinq minutes, avec Mark Wahlberg en actionnaire-mascotte et David Beckham en ambassadeur, est entrée à Wall Street en juillet 2021 sur une valorisation de 1,4 milliard de dollars. Deux ans et 372 millions de pertes plus tard, l'action valait 18 cents, le fonds Kennedy Lewis avait tenté une reprise à 385 millions, Beckham attaquait la société pour rupture de contrat, et F45 quittait la Bourse en expliquant qu'elle ne parvenait plus à « réaliser les bénéfices traditionnels du statut de société cotée ». Les franchisés, eux, avaient payé jusqu'à 400 000 euros le droit d'ouvrir un studio à Londres, plus neuf pour cent du chiffre d'affaires, et ils ferment encore, un à un, en 2026. En mars dernier, F45 est devenue partenaire officiel de Hyrox pour douze événements. La marque qui a raté sa sortie s'accroche à celle qui vient de réussir la sienne.
Ce qui pourrait me donner tort
Soyons honnêtes avec le club orange. Basic-Fit a mis, selon les estimations du professeur Jeroen Scheerder, de la KU Leuven, plus d'un million de Belges dans une salle, et elle revendique 60 % du marché. À 24,99 € les quatre semaines, ouvert jour et nuit, c'est un accès que le modèle à coach ne peut pas offrir. Ses membres restent en moyenne vingt-quatre mois, contre moins de douze pour le secteur d'après l'entreprise. La question de savoir s'ils utilisent leur abonnement persiste, mais c'est une autre question. Les travaux académiques sur les rachats par des fonds de Cesare Fracassi, Alessandro Previtero et Albert Sheen dans le Journal of Finance, ne trouvent, sur les produits existants, qu'une hausse de prix d'environ 1 %. Les dégâts documentés du private equity concernent surtout l'emploi et les secteurs réglementés, comme ces maisons de repos américaines rachetées par des fonds où la mortalité a grimpé de 11 %, pas le tarif d'un abonnement. Hyrox donne une date et un objectif à des gens qui n'en avaient pas (17 131 inscrits à Malines en mars dernier), et crée de la demande de coaching au lieu de la détruire. Et si les sources anonymes de Hybrid Fitness Media disent vrai, Toetzke et Fürste sont remontés à 51 % de participation dans l'opération de septembre : un fonds y détient une part de contrôle négociée, pas la maison entière.
Tout cela est exact. Mais aucun de ces faits ne change le calendrier.
À quel calendrier voulez-vous être indispensable ?
La question « à qui profite le prix » supposait que le prix mesure le service. Or, il mesure l'horizon. Un fonds de la galaxie Arnault à sept ans de sa sortie, un fonds de Boston qui a raté la sienne et une Bourse d'Amsterdam qui exige 30 % de rendement par club ne demandent pas la même chose à vos 25 euros. Et aucun des trois, notez-le, ne vous demande de venir.
Le produit le plus cher au mois est le seul dont l'intérêt financier est aligné sur votre présence. Le moins cher est celui qui a besoin que vous restiez chez vous. Le plus à la mode vient d'être valorisé vingt fois ses bénéfices par un fonds de luxe parce qu'il est le seul des trois à vous facturer sans vous entraîner : il possède votre nom, votre chrono et votre prochaine date, sans posséder ni salle ni coach. Ce n'est pas une raison de mépriser l'un ou l'autre. C'est une raison de savoir, avant de signer, à quel calendrier vous acceptez d'être partie prenante.
Trois échéances diront bientôt si cette lecture tient. Hyrox à Flanders Expo, à Gand, du 17 au 20 décembre : on verra si la croissance belge continue à 50 % par édition après les 17 131 de Malines. Les résultats annuels de Basic-Fit, en mars : on verra si la marge de 26 % tient, et si la TVA à 12 % revient sur la table. Retirée en février, elle n'est pas enterrée : le gouvernement parle d'une « version retravaillée » et doit encore trouver, au prochain contrôle budgétaire, les 400 millions qu'elle devait rapporter. KBC chiffrait la facture pour Basic-Fit à quinze millions d'euros de bénéfice en moins si la chaîne ne la répercute pas. Les inscriptions à l'Open CrossFit, à partir de février : 343 496 en 2024, 233 815 en 2025, 254 692 cette année, premier chiffre qui dira si la marque redevient vendable. On se reparle à ce moment-là pour y voir plus clair.
Vous n'achetez pas un abonnement dans une salle. Vous achetez une absence, une présence ou une échéance. Sachez laquelle.
Transparence et conflit d'intérêt : l'auteur est actionnaire minoritaire d'une salle affiliée CrossFit en Brabant wallon, sans rôle opérationnel.
Sources
Hyrox : communiqué Infront du 8 septembre 2026 ; Bloomberg via swissinfo, 9 septembre 2026 ; Sky News via Athletech, 13 juin 2026 ; rapport annuel 2019 de Wanda Sports Group (SEC) ; Infront, décembre 2019 et octobre 2022 ; SportsPro, Wanda et Infront, février 2026 ; Health Club Management, 8 septembre 2026 ; Hybrid Fitness Media, 19 août 2026 ; Puma, octobre 2025 ; Hyrox365, Training Club ; Rox Lyfe, tarif d'affiliation ; Hyrox Benelux, prix et organisateur ; hyresult, Malines 2026 ; Everlast Gyms ; F45 partenaire officiel, mars 2026.
CrossFit : annonce du 28 avril 2026 ; départ de Don Faul, 3 mars 2026 ; Berkshire Partners, 24 juillet 2020 ; BusinessDen, Eric Roza, juin 2020 ; Forbes, 24 juin 2020 ; Athletech, parcours de Bruce Edwards ; BarBend, mise en vente, mars 2025 ; BarBend, un an après la hausse, avril 2025 ; Morning Chalk Up, hausse de cotisation, novembre 2023 ; Hybrid Fitness Media, Diebner et Mastrov, novembre 2025 ; Barbell Spin, plan à 10 000 $, janvier 2026 ; BarBend, dotation 2025 et inscrits à l'Open ; Barbell Spin, Open 2026 ; BoxLife, Glassman sur Chaffey, mai 2025 ; The Shaker Show, entretien avec Daniel Chaffey (04:23, 25:21, 34:22, 40:18, 43:39, 47:16, 49:43, 1:00:02) ; Two-Brain Business, chiffres 2024 ; CrossFit, tarif du Level 1.
Basic-Fit : rapport semestriel 2026, 28 juillet 2026 ; rapport annuel 2025 ; Capital Markets Day, avril 2026 ; clubs sans personnel en France, 15 avril 2026 ; acquisition wellyou ; Clever Fit, octobre 2025 ; Speedfit, septembre 2026 ; prix Belgique ; capitalisation ; Health Club Management, portrait de René Moos ; Bolero/KBC, impact TVA, novembre 2025.
F45 et David Lloyd : Wikipédia, F45 Training ; MarketScreener, offre Kennedy Lewis, octobre 2022 ; Athletech, retrait de la cote, août 2023 ; FFXnow, fermeture Tysons, décembre 2025 ; SanDiegoVille, fermeture Pacific Beach, août 2026 ; TDR Capital, fonds de continuation David Lloyd ; CVC, novembre 2025 ; PE Insights, ~2 Md£ ; TDR, rachat d'Aspria.
Mécanique et études : Kaplan & Strömberg, Journal of Economic Perspectives, 2009 ; Harvard Business Review, « The Strategic Secret of Private Equity », 2007 ; Bain, Global Private Equity Report 2026 et communiqué ; DellaVigna & Malmendier, American Economic Review, 2006 ; Sherwood, capacité des clubs Planet Fitness ; Fracassi, Previtero & Sheen, Journal of Finance, 2022 ; Gupta, Howell, Yannelis & Gupta, Review of Financial Studies, 2024.
Belgique : La Libre, 18 mai 2025, Pr Jeroen Scheerder ; news.belgium.be, réforme TVA, 23 décembre 2025 ; RTBF, retrait, 13 février 2026 ; L'Avenir, 13 février 2026.


