La même force qui te construit peut te détruire
- Matthieu Vanderkelen
- il y a 4 jours
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J'ai passé trois jours allongé sous perfusion pour avoir fait à mon propre corps exactement ce que je passe ma vie à apprendre aux autres à ne pas faire.
Je suis kiné. CrossFit Level 3 Trainer. Je traduis des séminaires CrossFit, je me tiens littéralement devant des salles pleines de coachs et je leur explique que l'intensité, ça vient en dernier. Après la technique. Après la régularité. Que si tu mets l'intensité avant le reste, tu ne progresses pas. Tu te casses. Proprement, méthodiquement.
Et un dimanche de mai, je me suis cassé. Rhabdomyolyse. Pour ceux qui ne connaissent pas le mot : tes muscles se détruisent, tes cellules musculaires explosent, elles relâchent leur contenu dans ton sang, et tes reins peuvent lâcher. C'est l'exemple qu'on donne en formation quand on veut illustrer la connerie absolue. Je le savais. Je l'enseignais. Je l'ai fait.
Alors je pourrais te raconter ça comme une anecdote. Le coach un peu trop chaud qui s'est grillé un jour de canicule. Ça me ferait passer pour humain, ça ferait sourire, et ce serait faux.
Parce que je n'étais pas là pour la performance. La preuve : mon score était mauvais. Vraiment mauvais. Si j'avais cherché à briller, j'aurais raté mon coup.
C'était "Murph". Si tu ne sais pas ce que c'est : ce n'est pas un entraînement. C'est un hommage. On ne le fait pas pour le score. On le fait pour honorer la mémoire d'un homme mort. Et à travers lui toutes les personnes qui décident un jour de faire passer la vie des autres avant la leur.
Ce dimanche-là, je l'ai fait seul. Lesté. En entier. 1 mile de course à pied. 100 Tractions. 200 Pompages. 300 Squats. Un deuxième mile de course à pied. Sous un soleil de plomb, un dimanche de Pentecôte. Pendant une heure, j'ai pensé à des gens. Beaucoup de gens. Des vivants, des morts, des parcours qui n'avaient rien à voir entre eux.
L'hommage comptait plus que tout le reste.
Et le reste, ce jour-là, ce n'était pas mon confort. C'était mon corps. Je savais que j'allais payer. Je m'étais dit : comme chaque année, je ne pourrai pas bouger mes bras pendant des jours, j'aurai mal, mais tant pis. Le sens était plus important que ça. Je n'avais pas prévu l'hôpital, c'est vrai. Mais le marché de départ, je l'avais accepté les yeux ouverts : mon corps contre du sens.
Et c'est là que je suis obligé d'être honnête, parce que ce marché-là, je ne l'ai pas passé une fois. Je le passe avec moi-même encore et encore depuis que j'ai cinq ans.
Gymnaste, gamin. Cinq entraînements par semaine. À onze ans, le dos lâche sur une sortie à la barre fixe. Fini la gym. Après : l'athlétisme, le sprint, cinq à six fois par semaine, un record de Belgique, jusqu'à me casser une deuxième fois. Plus tard, un métier que j'aimais à en crever, dans un milieu qui te demandait toujours plus, jusqu'à ce que je tombe. Plus tard encore, une salle que j'ai construite seul, quatre-vingts heures par semaine, jusqu'à l'effondrement complet.
Et puis ce Murph.
Cinq fois. Le même geste. À chaque fois un truc qui comptait « plus que tout le reste ». Et le reste, à chaque fois, c'était moi.
Voilà la question que je me pose vraiment. Pas pour faire joli. Pour de vrai, parce que je n'ai pas la réponse :
Est-ce que je peux vivre intensément sans me brûler ? Ou est-ce que chez moi, c'est la même chose ? Est-ce que l'intensité et la destruction, c'est deux trucs que je pourrais séparer si j'apprenais — ou est-ce que c'est soudé, depuis le début, dans la façon dont je suis fait ?
Je n'en sais rien. Et je me méfie des gens qui auraient une réponse propre à ça.
Ce que je sais, c'est ce que j'enseigne. La technique, puis la régularité, puis l'intensité. Dans cet ordre. Et il a fallu que je sois allongé sur ce lit pour comprendre un truc con : cet ordre que je répète aux autres, ce n'est pas juste une théorie que j'ai lue quelque part. C'est la description de ce qui me détruit, moi, quand je ne le respecte pas. J'enseigne ma propre faille. Je suis devenu expert de l'erreur que je n'arrête pas de commettre.
Et il y a pire. Parce que d'habitude, quand quelqu'un se fait mal en s'entraînant, on se dit : ego. Il en voulait trop, il a voulu frimer. Mais là, non. Il n'y avait pas d'ego dans ce Murph. Il y avait du sacré. De la mémoire. Ce que j'ai de plus pur en moi.
Et c'est ça qui m'a envoyé à l'hôpital. Pas mon orgueil. Ce que j'ai de plus beau.
Ça, ça m'a sonné. Parce que ça veut dire qu'on peut se détruire par le bas, par la facilité, par la paresse — tout le monde le sait. Mais qu'on peut aussi se détruire par le haut. Par ce qu'on vénère. Par le sens. Et que personne ne te prévient de celui-là, parce qu'il ne ressemble pas à une erreur. Il ressemble à une vertu.
J'ai cru pendant plus de trente ans que si un truc avait assez de sens, ça rachetait tout. Que mon corps et ma tête suivraient, parce que l'intention était noble. Mon corps et ma tête n'ont jamais suivi. Parce qu'ils s'en foutent, du sens. Ils ont leurs lois, leurs règles, et il n'y a pas d'exception. Pas même pour le sacré. Surtout pas pour le sacré, parce que c'est là que je baisse la garde.
Je ne sais pas comment finir ce texte. Honnêtement. Je pourrais sortir une belle leçon, dire « voilà ce que j'ai appris, soyez prudents ». Mais ce serait remettre du propre là où il n'y en a pas. La vérité, c'est que je suis encore dans la question. Je veux vivre fort. Je ne veux pas vivre tiède, je ne saurais pas, et je ne vendrai jamais ça à personne. Mais je commence à peine à comprendre qu'il y a peut-être une façon de tout donner sans tout y laisser. Je ne la maîtrise pas. Je l'aperçois.
La même force qui te construit peut te détruire. C'est la même. Je ne sais pas encore la dompter. Je sais juste, maintenant, qu'il faut que j'apprenne — avant le prochain dimanche où quelque chose comptera plus que tout le reste.



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